2007-12-24

Ponchaud : Compte rendu de Mission au Cambodge

Nouvelles du Cambodge N° 0748-F (suite)

COMPTE RENDU DE MISSION AU CAMBODGE
du 16 au 27 septembre 1990


Je me suis rendu au Cambodge à la demande du BPAC, officiellement invité par la Caritas Internationalis pour visiter ses projets

Déjà en 1982 j'avais fait des démarches pour me rendre au Cambodge par l’intermédiaire de l'UNICEF: le gouvernement cambodgien m'avait accordé un visa, mais les autorités de Hanoi me l'avaient retiré. Une seconde démarche effectuée en 1982 était restée sans réponse.

J'ai pu me déplacer à pieds, en moto, en voiture, en toute liberté ; j'ai pu m'entretenir avec qui j'ai voulu, sans avoir l'impression d'être surveillé. J'al passé la plus grande partie de mon temps à Phnom Penh, mais je suis allé à Moat Krasas (15 km au sud-est), à Kompong Chhnang (90km au nord), à Kompong Speu (50 km à l'ouest).

Impression d’ensemble

Venant d'Ho Chi Minh-ville, on n'est guère dépaysé en arrivant à Phnom Penh : une ville également délabrée, sale, défigurée. On ne voit pratiquement pas de ruines, mais la plupart des maisons sont noircies par les pluies de la mousson, beaucoup d'immeubles d'habitations n'ont plus de fenêtres ni de portes, elles ont été remplacées par des cartons, des tôles. A part les grandes artères les rues n'ont pas été entretenues et sont souvent défoncées, boueuses, remplies de flaques d'eau, en cette fin de saison des pluies; la plupart des trottoirs sont cassés, des ordures traînent en dépit d'un service de voirie important armé de balais et même doté récemment de bennes « Propreté de Paris » encore immatriculées 75; des herbes folles poussent un peu partout: le Véal Men (terrain des grands rassemblements populaires, du Congrès, etc.) ressemble à une décharge publique; même le "Phnom", au centre de la ville n'est pas très bien entretenu, bien que l'extérieur de sa pagode et le stupa qui le surmontent aient été réparés.

Quelques quartiers cependant sont propres, apparemment destinés à être visités par des étrangers: celui du « monument de la Victoire » (jadis « monument de l'Indépendance »), avec ses beaux parterres, celui du Palais royal, le Cambodiana avec ses 250 chambres luxueuses et ses motels, la berge du Mékong, en face du palais royal. Un certain nombre de cocotiers plantés par Pol Pot donnent à la ville un aspect encore plus exotique qu'autrefois.

Phnom Penh apparaît comme une ville surpeuplée, avec de nombreux squatters qui ont occupé les appartements vides, campent dans des baraques de bambous à l'intérieur des enceintes de pagodes, ou dorment sur les trottoirs. C'est une ville animée, avec une intense circulation de cyclos, de vélos, de motos : le jour du Pchoum Ben, la grande Fête des défunts, le 19 septembre, les motos circulaient sur plusieurs rangs, en file ininterrompue dans les principaux axes de la ville. Quelques voitures se frayaient un chemin en claxonnant sans arrêt. La circulation y est très anarchique, des agents essayent avec peine d'y mettre un peu d'ordre.

Phnom Penh frappe par le nombre de ses marchés assez bien achalandés, où les foules se pressent, mais aussi par la multitude de ses boutiques de pièces de récupération en tous genres, de petits marchands de détail, vendant quelques fruits, des cigarettes à l'unité, de l'essence au litre assis au bord des trottoirs.

Au premier regard, on a l'impression d'un peuple à la fois semblable et très différent de celui qui peuplait la ville avant 1975: moins de Chinois (ceux-ci ont progressivement racheté le centre de la ville et ses boutiques), davantage de Khmers et surtout de Vietnamiens. Les
Khmers semblent très pauvres, ce sont des paysans venus gagner leur vie à Phnom Penh ou qui ont fui les combats. L'accent des Phnom Penhois n'est plus celui de jadis.

Pendant ces dix jours, j'ai pu noter une trentaine de mots ou d'expressions nouvelles, ou du moins d'usage généralisé dans le peuple, fruits directs de la révolution culturelle de Pol Pot : « hôp » pour « manger »; « tveu chivapéap », « gagner sa vie » (avec les harmoniques: « khméan chéavaphéap); « saphéapkar », « situation »; « niyéay kampuchéaw », « parler khmer »; « aharathan », « cantine »; « téarokathan », « crèche »; « métreysala », « école maternelle »: « prachéachon », « peuple »; « kal pi sangkum », « sous les régimes précédents »; « sappada », « semaine »; « komret vapathor », « niveau culturel »; « krousar », « conjoint »: « saum aèkaphéap », « être d'accord »; « avathaméan », « absence »; « vathaméan », « présence »; « tveu satésanéam », « raconter sa biographie »; « samasaphéap », « nombre des participants »,etc. .

Le nom des rues porte le signe des changements politiques: l'ancien bld Monivong (devenu « Pratichépatai », « démocratie » sous Lon Nol), est rebaptisé « Son Ngoc Minh », un
partisan du Vietminh dans la guerre de libération contre les Français; l'ex-bld Norodom (devenu ensuite celui « du 9 octobre ») porte le nom de « Tou Samuth », fondateur du Parti communiste cambodgien; le bld Sihanouk est devenu « Sivotha », frère cadet du roi Norodom qui s'était révolté contre lui en1860; le bld Kampuchéa Krom s'appelle « Amitié Kampuchéa-Vietnam »; le bld Mao Tsé Toung est devenu « Kéo Moni », du nom d'un député communiste khmer de la fin des années cinquante; la route de l'amitié Khméro-soviétique est devenue « de l'Union Soviétique »; l'allée Kossomak, dédié au souvenir de la Reine-mère a été rebaptisée « Ho Chi Minh »; le bld devant Chamkar Mon s'appelle « Achar Sva », instigateur de la première révolte anti-française de 1864; le quai Sisowath est devenu « bld Lénine »; la route qui passe devant le front du Bassac est devenue « Karl Marx ». La rue Trasak Paem a gardé son nom, car le jardinier qui portait ce nom avait, à la fin du XllIè siècle, renversé la monarchie khmère. Par contre les petites rues transversales entre les grands boulevards portent des N°, à l'américaine. Les hôpitaux portent généralement le nom des grandes dates de la révolution cambodgienne: « De la Révolution » (Calmette), « du 17 avril » (Hôpital des bonzes), « du 2 décembre » (Ang Duong). etc.

La description pourrait être dressée sur Kompong Chhnang: une ville laissée à l’abandon, des herbes folles poussant partout, un troupeau de chevaux broutant l’herbe sur la principale place de la ville, les beaux bâtiments de la capitale provinciale laissée à l'abandon. En revanche, de nouveaux monuments ornent la ville, comme toutes les capitales provinciales: un « monument de la victoire », réplique, de celui de Phnom Penh ainsi qu'un monument célébrant l’amitié indéfectible entre le Cambodge et le Vietnam.

De Kompong Speu, il ne reste plus rien, sinon quelques ruines bordant une route asphaltée: les habitations ont été rasées par les bombardements, avant même 1975. Une nouvelle ville s'est reconstruite le long de la route nationale N° 4 menant au port de Kompong Som, avec de superbes bâtiments de l’école des cadres du Parti.

Dans les campagnes, la vie semble avoir repris comme avant. De-ci de-là des ruines qui dressent vers le ciel les piliers en béton de ce qui fut des maisons. Dans les bourgs, la grande majorité des belles maisons en bois ont disparu sans laisser de traces. En allant sur Kompong Chhnang on peut voir quelques canaux rectilignes, bordés de digues, creusé sous Pol Pot, mais que les paysans ont repiqués en riz, car ils semblent inutiles à l'acheminement de l'eau. Selon des voyageurs, la région de Svay Rieng serait particulièrement déserte.

La tragédie vécue sous Pol Pot est partout présente: non seulement au musée de l'horreur
à Tuol Sleng ou aux charniers de Choeung Aek (où ont été torturés et exécutés des cadres du Parti), mais aussi à la pagode Vat Ampè Phnom de Kompong Speu où des milliers de Phnom Penhois ont été massacrés, au Phnom Sampeuou près de Battambang transformé lui aussi en musée de l'horreur. II suffit de s'arrêter et de parler quelques instants avec des inconnus pour entendre le récit de souffrances inouies: la vieille Phoeung a perdu 12 de ses quatorze enfants; rentrant à pieds de Préah Net Préah (près de Battambang) pour y retrouver sa parenté, elle apprend que tous ont été tués; elle se rend chez elle: sa maison est occupée par des soldats vietnamiens: "Je suis descendue dans la rue, j'ai crié comme une folle... Maintenant j'offre tout cela avec le Christ en croix. » Une autre chrétienne a vu tuer ses parents devant elle, sa sœur a vécu plusieurs jours, enfermée dans une jarre pour échapper aux Khmers rouges. Une autre femme vendant des fruits à Chrui Chanvar, près de l'ancien Carmel: elle avait 13 enfants, cinq de ses garçons ont été tués ainsi que son mari et un gendre... Avec un sourire triste, les Khmers parlent de ces morts comme d'une chose presque banale: "Pol Pot m'en a mangé tant (en khmer: (« si »).

La Révolution semble avoir eu deux petits aspects positifs: les réunions commencent à l'heure, chacun apporte un carnet sur lequel sont notées les choses importantes.

Situation militaire

Il est difficile à Phnom Penh, à Kompong Chhnang ou à Kompong Speu de s'imaginer être dans un pays en guerre: aucun coup de feu, aucun bruit de canon. Seul le couvre-feu de 21 heures à 5 heures du matin et la présence de quelques mutilés sont le signe de cette dure réalité. Cependant le climat de guerre est lourd, même s'il n'est pas directement perceptible à l'étranger de passage. Les jeunes hommes sont peu nombreux: seuls échappent à la conscription ceux qui font des études, les pauvres sont raflés et partent au front après quelques jours de formation militaire. Si les mutilés sont peu visibles en ville, c'est qu'ils en ont été écartés, et qu'ils vivent: dans des zones reculées, comme Siemréap, pratiquement à l'abandon. On avance des chiffres de plus de 1000 nouveaux mutilés par mois, principalement à cause dés mines.

En parlant avec les pauvres, on apprend que le fils de telle ou telle veuve s'est fait tuer, il y a une quinzaine de jours à Svay Chek. A Kompong Speu, un groupe de paysannes de Samrong Thon et de Krong venues au marché font état de l'interdiction faites par les Khmers rouges d'aller dans les rizières proches de la montage qui borde la ville à l'ouest, car ils ont miné ces rizières ; les boeufs qui n'avaient pas compris l'interdiction ont sauté sur les mines. Une autre paysanne fait partie des quelques dizaines de milliers de personnes déplacées par le régime afin de nettoyer la chaîne des Cardamones de la présence des Khmers rouges. Un jeune homme dit que les soldats gouvernementaux aidés de "nos amis" (vietnamiens) sont en train de pourchasser les Khmers rouges. Il y aurait ainsi près de 155.000 réfugiés de l'intérieur, notamment dans les provinces de Banteay Méan Chhey, Kompong Chhnang, Kompong Thom. Par ces déplacements, le gouvernement voudrait non seulement priver les Khmers rouges de leur population, mais récupérer également de bulletins de vote, dans le cadre d'éventuelles élections. Le gouvernement voudrait que les ONG aident ces réfugiés, mais plusieurs sont réticentes, pour des raisons politiques.

Les Khmers rouges ne semblent plus lancer de grandes attaques, mais, dit-on, se réorganiseraient et encadreraient la population, y compris à Phnom Penh.

S'il est pratiquement sans danger de se déplacer dans la région de Phnom Penh, Takéo,
Svay Rieng, Prey Veng, Kompong Chhnang, Kompong Cham, si les chaloupes remontent le Mékong jusqu'à Kratié, apparemment sans encombre, en revanche, la route de Kompong Thom à Siemréap est coupée, le voyage vers Battambang ou vers Kampot est plus périlleux: récemment deux trains se dirigeant vers ces deux villes ont été attaqués par les Khmers rouges; un voyageur venu de Battambang par la route a vu un cadavre au bord du chemin; un autre venant de Chomnom, au sud-ouest de Battambang dit qu'il dort tous les soirs dans une tranchée: en effet les Khmers rouges campent à 5 km seulement et ils n'hésitent pas à piller les villages des environs: les villages qui leur résistent sont brûlés, ceux qui acceptent de leur donner du riz, des bœufs, de l'argent, des radios sont épargnés. Les Khmers rouges revendent tout cela en Thaïlande

Une économie de guerre

40 % du budget national (chiffre difficilement vérifiable en l'absence de véritables structures d’Etat) serait affecté à la guerre. Si le Cambodge semble avoir atteint l'autosuffisance alimentaire, malgré les aléas de la météorologie, il semble impossible à l'Etat de se lancer dans la réalisation de projets importants de reconstruction. Pourtant depuis dix ans, un certain nombre de nouveaux édifices sont sortis de terre: des dispensaires, des infirmeries, des écoles du Parti. Depuis un an, les pays de l'Est utilisent leurs deniers pour leur propre reconstruc­tion nationale et se sont désengagés du Cambodge: les caisses de l'Etat sont donc vides. Après une augmentation de 600 %, il y a quelques mois, les salaires des fonctionnaires se situent aux environ de 3.500 riels, mais ne suivent pas le cours de l'inflation (ce salaire est toutefois accompagné de fournitures en nature : riz, tissus, cigarettes, etc., ce qui amortit le choc de l'inflation). Le dollar s'échangeait à 660 riels le 27.9.90 (contre 560 quinze jours plus tôt). Le franc français vaut 105 riels), les prix s'envolent: l'essence (soviétique) qui se vend officiellement 130 riels (contre 50 il y a un mois) aux pompes officielles (distribution d'un litre par moto et 5 litres par voiture), se vendait entre 300 et 350 sur le trottoir lors du Pchum Ben (19.9.90). Cela n'empêche pas cependant les dizaines de milliers de motos de rouler comme si de rien n'était. Les motos se vendent entre 200 et 1500 $ selon leur état, une bicyclette aux environ de 100 $. Le dollar ou l'or sont les monnaies d'échange pour les gros achats, car le riel ne vaut rien. On peut voir dans les divers marchés, et notamment au marché central, de très nombreuses boutiques vendre des objets en or, avec des balances de haute précision pour peser l'or, etc. Les ménagères, par contre se rendent au marché avec des liasses impressionnantes de billets (les coupures sont de 5, 10, 20, 50, et récemment de 100 riels). Le riz vaut entre 85 (dernier choix) à 180 riels, le kilo de poisson vaut 400 riels, la viande de porc entre 600 et 700, celle de boeuf environ 500; une main de banane entre 150 à 300 selon les variétés; le sucre de palme 150 riels le kilo, le sucre de canne entre 250 et 350... Il faut environ 500 riels (4,5 FF) par jour pour une famille de trois personnes.

En dépit des salaires de misère des employés de l'Etat, on constate une importante économie souterraine échappant à tout contrôle. La corruption des fonctionnaires n'a jamais connu ces proportions, même sous les régimes de Sihanouk et de Lon Nol. Pour obtenir un diplôme de médecin, il faut donner une Toyota; pour avoir droit de faire nettoyer un bureau, une ONG a dû donner 1000 $ directement au ministre (qui en réclamait 2.000). Pour se rendre en voiture de Phnom Penh à Battambang, en juin, un étranger a dû payer à tous les postes de contrôle, en riels ou en cigarettes. Plusieurs attentats attribués aux Khmers rouges sont le fait de soldats gouvernementaux qui tirent sur les passagers qui ne paient pas un pourboire à leur passage. Alors qu'autrefois les fonctionnaires khmers observaient une certaine pudeur, du moins avec les étrangers. Actuellement ils n'hésitent pas à demander directement.

Les ONG sont les principales pourvoyeuses de fonds de cette économie souterraine: de très nombreuses infirmeries et dispensaires ont été construites un peu partout, mais ne fonctionnent pas, les médicaments étant vendus par les infirmiers et médecins. Même l'hôpital Calmette qui compte 20 médecins n'a pas de médicaments pour les pauvres. Alors que la pharmacie est pleine, mais pour l'usage des ministres et pour alimenter les fonds commerciaux du personnel. Jamais il y a eu autant de « classes » de malades à Calmette et dans les hôpitaux. Le règlement affiché devant la porte stipule qu'un cadre ou un employé de l'Etat doit passer en priorité. A Kampot, une association étrangère parrainait 140 orphelins: lors d'une visite inopinée, on n'en a trouvé que 4. Le lendemain les autorités réussirent à rassembler une vingtaine d'enfants... En d'autres endroits on loue les vêtements pour habiller les enfants en orphelins. (On a connu des choses semblables au temps de Sihanouk !).

La corruption généralisée n'est même plus objet de sanctions ni de remarques. « Jadis, dit une personne chargée par le Parti de noter les fautes des employés, tous s'efforçaient de suivre la loi du régime. Maintenant, nous qui ne voulons pas verser dans la corruption, nous passons pour des idiots, des ignorants. Je ne mange pas de la très bonne nourriture, c'est vrai, mais je suis heureuse dans, mon coeur. On m'accuse d’être pauvre, de ne pas savoir me "débrouiller", que mon karma est mauvais parce que j'élève un cochon à la maison pour améliorer mon ordinaire alors que les autres détournent des fonds publics. Jadis il fallait cacher sa richesse. Maintenant, depuis les lois de libéralisation de l'année dernière, chacun expose tout ce qu'il a, achète des voitures, construit des maisons. » Effectivement, on est frappé à Phnom Penh et dans ses environs du nombre de maisons en construction ou en rénovation: signe d'optimisme en l'avenir ? Préparation de la venue du personnel de l'ONU ? Ces constructions avaient pratiquement stoppé en mai, lors du durcissement politique du gouvernement. Rarement l'écart entre les riches et les pauvres ne semble avoir été aussi grand.

Situation politique

Il est difficile à l’intérieur de Phnom Penh d’évaluer la situation politique. C’est plus par des déclarations faites par les divers responsables à l’extérieur que l’on peut s’en faire une idée.

Il est certain que la plupart des personnes rencontrées semblent apprécier le vent de libération qui souffle sur le pays depuis environ un an, même si bien des aspects sont négatifs. Mais le régime reste policier et le Parti garde le monopole de toutes les activités politiques, relié par le Front comme organe exécutif de ses directives. On doit déclarer les nouveaux arrivants au chef de quartier, la surveillance est réelle, mais discrète. Un quart d’heure après mon arrivée chez un pasteur protestant qui avait eu des ennuis « avec la police », deux employés du quartier sont venus voir ce que je venais faire. Les réunions politiques sont moins fréquentes que par le passé.

Les prisons existent: non seulement T3, (la prison centrale Phnom Penh), mais également des prisons souterraines, dont celle de Tuol Sleng (à côté du musée de l'horreur du génocide khmer rouge), que l'on ne visite pas. Selon le directeur du Comité de la Croix Rouge Internationale, il serait possible que cet organisme puisse bientôt s'informer du sort des prisonniers. J'ai rencontré trois réfugiés qui sont rentrés des camps de Thaïlande: l'un est rentré de lui-même en 1982, mais il est surveillé par la police pour des raisons confessionnelles; un autre est rentré de lui-même comme « égaré » (« vongveng phleuv »): il n'a pu s'installer dans la ville même de Phnom Penh, mais dans un quartier périphérique et ne semble pas inquiété; le troisième est rentré par le biais de la Croix Rouge Internationale et n'est pas inquiété. Les "égarés", même d'anciens chefs khmers rouges, ont été réintégrés dans la société khmère, et portent une carte spéciale d’« égarés ». Ils sont l'objet d'une surveillance discrète. Selon les principes Pol Pot en version atténuée, il arrive que des gens soient arrêtés sans raison, et qu'ils doivent prouver leur innocence pendant plusieurs mois de prison préventive.

On écoute la Voix de l'Amérique en khmer, même très fort, sans que cela semble, apparemment, poser de problèmes. Dans la conversation courante, les gens n'hésitent pas à poser des questions sur ce que l'étranger pense du pays et de ses dirigeants.

Tous attendent la paix, mais sans trop y croire. Beaucoup craignent le retour des Khmers rouges comme une éventualité possible, précisément à cause de la corruption de l'actuel régime.

Présence vietnamienne

Officiellement l'armée vietnamienne a quitté le pays le 26 septembre 1989. A première vue, on ne décèle pas immédiatement la présence d'une colonie vietnamienne au Cambodge. Pourtant, en se promenant dans les rues, on voit des Vietnamiens partout: dans les maisons, au marché, sur le bord des fleuves. Le quartier de Russey Kéo, ainsi que celui situé derrière le village catholique sont peuplés exclusivement de Vietnamiens. Par contre il n'y en a pratiquement pas à Chrui Changvar. Tout l'artisanat, notamment la construction, est entre leurs mains, non seulement parce que traditionnellement les Khmers sont moins artisans (ils construisent toutefois très bien leurs pagodes et autres édifices), mais surtout parce que les jeunes khmers sont embrigadés dans l'armée, alors que les jeunes vietnamiens en sont exemptés.

A Kompong Chhnang, au « marché d'en-bas », il faut avoir de bonnes lunettes pour découvrir des Khmers ! Un dimanche matin, la radio diffusait à pleine puissance des chants vietnamiens depuis une île proche. Selon le président de l'Association des Vietnamiens de la province, les résidents vietnamiens y seraient au nombre de 10.000.

La colonie vietnamienne du Cambodge semble être surtout composée de pauvres gens qui viennent chercher une subsistance plus facile que dans leur patrie. Ils sont cependant encadrés par l'Association des Résidents vietnamiens du Cambodge qui dépend directement de l'Ambassade du Vietnam à Phnom Penh ou du consulat de Battambang. Cette ambassade délivre d'ailleurs des cartes d'identité cambodgienne barrées d'un trait, qui permettent aux Vietnamiens de circuler avec toute facilité entre les deux pays. Il est toutefois difficile d'avancer un chiffre précis. Certains parlent le khmer, car ce sont d'anciens résidant vietnamiens du Cambodge expulsés en 1970. D'autres ne parlent absolument pas la langue du pays. Les Vietnamiens vivent regroupés entre eux, car isolés, ils sont objet de la vindicte des Khmers. Un enfant vietnamien d'Arey Ksach (sur la rive du Mékong ouest, opposée à Phnom Penh) s'est fait rossé par ses condisciples de classe et a dû quitter l'école.

Personne, même dans les ministères, ne nie la présence de 6.000 experts vietnamiens. Quant aux militaires, ils sont présents, bien qu'il soit impossible d'en déterminer le nombre. On en parle comme « de nos amis ». Il est certain que sans leur présence Battambang, Siemréap et Kompong Thom seraient aux mains des Khmers rouges. Au début septembre dans les journaux de Bangkok on pouvait d'ailleurs lire des déclarations gouvernementales selon lesquelles les gardes cambodgiens des provinces de Siemréap et de Battambang allaient être doublés par des soldats vietnamiens. Des étrangers ont pu rencontrer, au Vietnam, des militaires qui rentraient récemment du Cambodge: ils y avaient fait du bénéfice puisqu'ils étaient payé en dollars. Quant aux services de police et du Ministère de l'intérieur, au dire d'un vietnamien rencontré, son personnel serait composé pour une importante proportion de Vietnamiens habillés en tenue cambodgienne. Une multitude de petits détails confirment cette présence: une vendeuse de cigarettes sur le trottoir affirme: « Ils me parlent en vietnamien". Lors d'un petit accrochage entre une moto et une bicyclette, le militaire cambodgien qui montait la moto ne parlait que le vietnamien; un ami étranger prenant une bière à Siemréap entendait des militaires "cambodgiens" ne parler entre eux que vietnamien.

Les Vietnamiens semblent n'être nulle part et partout, mais tiennent tout le pays en main. « La capitale du Cambodge, c'est Ho Chi Minh-ville », disait sans ambages un jeune homme. Rebaptiser le monument de l'indépendance « monument de la Victoire », et l'allée qui le flanque « Allée Ho Chi Minh » montre la désinvolture vietnamienne par rapport au peuple khmer.

L'Eglise

Depuis les décrets du mois d'avril accordant la liberté de culte aux diverses religions, l'Eglise du Cambodge retrouve une vitalité nouvelle, mais doit faire face, à nouveau, à la présence d'une nombreuse colonie vietnamienne.

Phnom Penh

Le 19 septembre, pour la première fois depuis 15 ans, le Pchoum Ben (jour des morts) a été célébré à Phnom Penh dans la maison du P. Destombes. Plus de 300 personnes y participaient activement. L’ambiance était joyeuse et fraternelle, les chrétiens khmers appartenant jadis à diverses paroisses (Kompong Cham, Kompong Ko, Moat Krasas, Hoaland), mais aussi quelques Chinois et une vingtaine de Vietnamiens s’étaient rassemblés. La messe était largement animée par les Khmers eux-mêmes, avec de nouveaux chants liturgiques composés pour la circonstance. Faute de bancs, tous étaient assis par terre et retrouvaient les gestes khmers traditionnels de la prière. Après la messe, dans une cérémonie du souvenir, les membres de chaque famille, sont venus afficher la liste de leurs disparus et offrir des fleurs, des bougies et des bâtonnets d’encens. Un repas suivait, chacun ayant apporté de la nourriture.

Durant ce rassemblement on pouvait constater l’énorme prix payé à la Révolution: cette communauté était relativement jeune, avec peu d’adultes, surtout parmi les hommes. A consulter les listes des défunts, on peut penser que des deux tiers des chrétiens ont disparu. Un premier recensement des chrétiens khmers de Phnom Penh donne 161 familles soit 744 personnes dispersées dans tous les quartiers de la ville.

Chaque jour les chrétiens défilent à la maison. Pratiquement chaque soir, le P. Destombes anime soit une réunion de préparation biblique, soit une réunion de préparation du catéchisme qui est assuré par 9 catéchistes dans les divers quartiers de la ville pour plus de 125 enfants et jeunes, soit une rencontre avec des adultes désireux de découvrir la foi chrétienne, soit une réunion du comité d’entraide chargé de manifester la charité des chrétiens aux plus pauvres. Depuis le 27 septembre, une prière en khmer est organisée tous les matins pour ceux qui le désirent.

Les problèmes sont nombreux. Si la communauté est organisée par un comité de chrétiens, reconnu par le Front, la présence du prêtre est le catalyseur qui permet, en partie, son dynamisme. Le P. Destombes est connu comme prêtre, mais il est reconnu par les autorités seulement comme le représentant ce Caritas Internationalis. Si la liberté est réelle, elle est tout de même très encadrée: le Comité doit rendre compte régulièrement au Front des activités des chrétiens, du nombre des participants, de leur nationalité, du montant de la quête, du nombre de nouveaux chrétiens, des baptêmes, etc. Dans un pays où toute activité sociale est l’exclusivité du Ministère de l’action sociale, l’action du comité d’entraide des chrétiens (6 membres), se doit d’être discrète, pour ne pas paraître en concurrence avec celui du ministère, ou être taxée d'activité politique, car les Khmers rouges opèrent de manière semblable. La participation du Comité à une distribution de colis aux mutilés et aux familles de soldats à la frontière, organisée par les autorités du quartier a fait sortir le Comité de l'anonymat et lui a acquis une certaine reconnaissance officielle. Des officiels cambodgiens viennent de temps en temps prendre des renseignements eux-mêmes.

La communauté cherche à acquérir un terrain pour construire un lieu de culte qui ne soit pas celui d'une ONG internationale, et également pour donner un signe visible et repérable de son existence. Le Front a promis un emplacement, mais cette promesse reste encore sans effet. La multiplicité des groupes chrétiens (évangéliques, Néo-apostoliques) pose des problèmes: les autorités voudraient dans l'avenir ne reconnaître qu'une dénomination chrétienne. A intervalle régulier, le Front convoque les représentants des diverses confessions pour faire le point de leurs activités. Selon un membre chrétien du Parti communiste, les Néo-apostoliques sont considérés comme suspects à cause de l'argent qu'ils donnent aux gens pour les amener à se convertir.

Le manque relatif de liberté peut être une chance pour l'Eglise: il évite d'aller trop vite, de réaliser des projets trop grands avec beaucoup d'argent. Il permet de mieux structurer la communauté et de lui laisser prendre ses responsabilités.

Moat Krasas

Deux communautés coexistent: d'abord un petit groupe de six familles khmères, composées essentiellement de jeunes gens et de femmes, sans hommes adultes. Ces Khmers se
sont installés à environ 3 kilomètres au nord de leur ancien village dont les terres ont été emportées par le Mékong. Un autre groupe comprend une dizaine de familles vietnamiennes vivant dans des barques et dans des maisons construites sur l'emplacement de l'ancienne
paroisse vietnamienne. Les Khmers sont très pauvres, alors que les Vietnamiens, vivant de la pêche sont relativement riches. Les Vietnamiens ont construit une petite église, grâce à l’aide financière du P.Thom Dunleavy. La messe y est célébrée chaque dimanche en khmer, animée par les Khmers, avec la lecture de l'évangile en vietnamien. Un jeune de Phnom Penh aide à l'enseignement du catéchisme. Bien que parlant le khmer (la plupart de ces Vietnamiens sont d'anciens du Cambodge), ils ne semblent guère apprécier cette liturgie en khmer.

Battambang

Un responsable chrétien est venu rencontrer le P. Destombes pendant mon séjour. Pendant huit ans il a pris de la distance par rapport à l'Eglise, car depuis 1982, il était menacé de prison, comme membre de l'administration, s'il continuait à pratiquer. Selon lui, le durcissement qui est apparu du côté des autorités en 1982 provient des activités du pasteur Clavaud (distributions intempestives de dons, recherche des généraux de Lon Nol). Sa fille, ainsi qu'un garçon chrétien sont speakers à la télévision provinciale.

Les chrétiens comptent 124 familles, soit 381 personnes. Ils sont organisés par un comité mixte comprenant 5 Khmer et 3 Vietnamiens. Actuellement les chrétiens ont officiellement l'autorisation de se réunir chez Phâl (180 personnes environ, surtout khmères), et chez Bora, soeur du P .Bénédictin Bernard, mariée à un soldat vietnamien (200 personnes, dont un certain nombre de vietnamiens).

Ce responsable a fait une demande pour construire un petit lieu de culte dans l'enceinte de l'ancien terrain de l'église. Les autorités du village et de la mairie ont donné leur accord, mais le Consul du Vietnam de Battambang s’y oppose, car il voudrait imposer la présence du président de l’Association des Vietnamiens de la province, de deux autres de ses agents dans le comité. « Les Vietnamiens ont plus d'expérience, » a dit le Consul.

On n'enseigne pas le catéchisme faute de livres, mais on se réunit pour prier et communier tous les dimanches. Beaucoup de gens ont demandé à devenir chrétiens parce qu'ils croyaient recevoir de l’argent, comme chez les Néo-apostoliques.

Chomom

Un responsable est venu spécialement de Chomom pour me rencontrer. Reconnu comme catéchiste par les nouvelles autorités, il a dû lui aussi arrêter ses activités en 1982. Depuis un an il est à nouveau reconnu comme responsable de la communauté. Les autorités provinciales lui ont demandé de réparer l'église, transformée en grenier à riz sous Pol Pot, et lui ont promis de venir l'inaugurer officiellement.

La communauté est organisée par un comité de 12 personnes dont le catéchiste n'est pas membre. Il y a actuellement 84 familles, comprenant 386 personnes, dont 63 nouveaux chrétiens qui assistent régulièrement aux offices du dimanche, beaucoup de chrétiens dispersés ou qui avaient pris des distances par rapport à l'Eglise lors de leur mariage avec des non-chrétiens demandent à étudier. Le responsable enseigne la langue khmère et le catéchisme tous les jours, préside l'assemblée du dimanche (il récite le canon, y compris les formules de la consécration).

Kompong Thom

J'ai pu rencontrer deux femmes de Kompong Thom. Les chrétiens seraient au nombre de
250 familles, mais peu unies, en butte à l'hostilité des fonctionnaires locaux, suite notamment
au voyage de nombreux chrétiens vers la frontière lors des années dernières.

Kdol

Selon un chrétien réfugié aux USA, le minuscule groupe de chrétiens de Kdol continuerait à vivre sa foi.

Chrétiens, montagnards

Par un planteur français de passage à Phnom Penh, nous avons appris qu'un groupe assez importants de montagnards de Quida, du Centre Vietnam se sont implantés dans la région de Ratanakiri. Leurs territoires situés au Vietnam ont été occupés par des Vietnamiens venus du Nord, et qui même, dans le secteur des trois frontières, auraient empiété de 20 km sur le territoire cambodgien.

Les chrétiens vietnamiens

En me rendant au Cambodge, je n'ai pas cherché à rencontrer les communautés vietnamiennes catholiques du Cambodge, sinon le petit groupe de Moat Krasas. J'ai cependant accompagné deux prêtres américains qui se rendaient à Kompong Chhnang pour y célébrer la messe pour les Vietnamiens. Une petite communauté d'une centaine de personnes s'y est réunie sur la terrasse d'un immeuble du marché, pavoisée aux couleurs du Vatican. Les prêtres célèbrent habituellement en américain, avec traduction en vietnamien. J'ai été invité au repas qui suivit la messe: tous les participants masculins de ces agapes étaient, membres de l’Association (politique) des Résidents Vietnamiens du Cambodge, et ne faisaient aucun mystère des liens qui les unissaient à l'ambassade. Le président était un chrétien de Krauchmar qui était enfant quand j'y était curé et que j'avais essayé, en vain, d'emmener à Kompong Cham en 1970. Un membre de l'Association m'a invité à aller à Vat Champa, où se trouve une grande église vietnamienne.

Il y aurait ainsi un certain nombre de lieux de cultes (14 paraît-il) pour les Vietnamiens. Cela ne va pas sans poser de problèmes dont la solution engage l'avenir de l'Église du Cambodge. Si l'Eglise doit se montrer attentive aux besoins spirituels des immigrants vietnamiens et s'efforcer d'y répondre, elle ne doit pas être dupe des visées politiques que porte cette immigration: il semble que le Vietnam veuille utiliser, l'Eglise comme un des moyens de colonisation du pays, en favorisant le regroupement de ses ressortissants. De passage à Ho Chi Minh-ville, j'en ai eu confirmation indirecte par un membre de l'Eglise patriotique qui veut organiser une visite de prêtres vietnamiens au Cambodge en décembre prochain. Tant que la situation politique est incertaine, l'Eglise ne peut offrir que le minimum de services religieux aux immigrants vietnamiens, et en langue khmère, du moins dans les manifestations officielles.

Il convient à l'Eglise de se montrer vigilante pour ne pas répéter certaines erreurs du passé, alors qu'à la fin du XIXè et du début du XXè siècle et dans un autre contexte, l'Eglise, s'inspirant des schémas coloniaux, favorisait l'implantation vietnamienne au Cambodge. Cela lui valut d'être considérée par les Cambodgiens comme doublement étrangère, et par ses origines, et par ses communautés. L'évangélisation des Khmers en a été de ce fait compromise pendant près d'un siècle.

Alors que l'Eglise du Cambodge renaît de ses épreuves, avec la fragilité que l'on sait, alors qu'elle a l'opportunité et la volonté de se présenter au service du peuple khmer du Cambodge, une action pastorale intempestive et unilatéralement auprès des immigrants dont la présence est perçue négativement par l'opinion publique, risque de grever lourdement les chances de l'évangélisation des Cambodgiens. L'action pastorale au Cambodge requiert une prudence et appelle une coordination.

La vitalité des chrétiens khmers, la fraîcheur de leur foi, leur joie de se retrouver ensemble m’a fait vivre un grand moment des Actes des Apôtres. Bien que l’avenir soit incertain, ils sont signe d’Espérance.

François PONCHAUD, le 1.10.90

Publié par Khemara Jati
Montréal, Québec
15 décembre 2007

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