2007-12-24

Histoire secrète de la reprise des relations sino-américaines

Nouvelles du Cambodge N° 0748-EF (suite)

CHINA-FRANCE-USA SECRET RELATION CHINE-FRANCE-USA

Histoire secrète de la reprise des relations sino-américaines,
de 1970 à 1972,
par le général Vernon Walters, diplomate américain,
ex-Président du Conseil de Stratégie Globale des Etats-Unis
Date de la mise en ligne: septembre 2001

La révolution communiste chinoise de 1949 a provoqué une rupture entre la Chine et les Etats-Unis. Il n'y a pas eu de véritables contacts diplomatiques entre ces deux pays jusqu'en 1970. Voici l'histoire de la reprise de leurs relations diplomatiques, entre 1970 et 1972. L'homme qui a été chargé de cette mission secrète par le Président des Etats-Unis raconte.

Peu après son élection en 1968, le Président Richard Nixon est venu en France, où j'étais attaché militaire à l'Ambassade des Etats-Unis, à Paris. Dans l'intervalle entre son élection et sa prise de fonction, il m'avait confié qu'il comptait se rendre en Chine avant la fin de son mandat. Seul un président de « droite », républicain, pouvait le faire sans être violemment critiqué. Lors de ce séjour, il m'a déclaré : « Je veux prendre contact avec les Chinois et le faire ici, à Paris ». Parce que l'Ambassadeur de Chine à Paris est le seul qui n'a pas été rappelé pour être envoyé travailler sur les communes agricoles à la faveur de la Révolution culturelle. Le Président R. Nixon a ajouté : « Je veux que vous preniez ce contact et que vous n'en disiez rien à vos supérieurs hiérarchiques, tant à l'ambassade des Etats-Unis à Paris qu'au Pentagone. C'est un ordre du Commandant en Chef. Me reconnaissez-vous comme tel ? ». J'ai répondu :"Bien sûr Monsieur le Président, la Constitution est claire à ce sujet".

Le problème était que les Chinois et les Américains, quand ils se voyaient dans les réceptions en France ou dans d'autres pays, ne se parlaient pas et feignaient même de ne pas se voir.
Comment faire pour prendre contact ?

Un petit cri
Le 27 avril 1970, à l'Ambassade de Pologne à Paris, je suis resté seul dans la cour avec l'attaché militaire chinois, Fang Wen. Je me suis approché et je lui ai dit : « J'ai une lettre signée du Président Nixon pour le Président Mao ». Absolument effarouché, il a poussé un petit cri, sauté dans sa voiture et il est parti.

Aussitôt, j'ai envoyé un télégramme à Henry Kissinger. Il était alors Conseiller diplomatique du Président mais n'avait pas encore le poste de Ministre des Affaires étrangères. En chiffrant moi-même le message pour que personne n'en ait connaissance à l'Ambassade, je lui ai demandé : « Les Chinois ont refusé d'accepter la lettre, que dois-je faire ? ». Il a répondu : « Livrez la lettre ! »

Pour ne pas laisser ma voiture diplomatique avec la plaque CD5 aisément reconnaissable, je suis allé à pied à l'ambassade de Chine à Paris et j'ai livré la lettre, le 18 mai 1970. Un diplomate chinois m'a dit : « Naturellement, nous ne pouvons pas vous donner de réponse, seul Pékin peut le faire ». Pékin a donné son accord et plusieurs jours après je suis venu parler avec des responsables chinois à propos des formes que pourraient prendre les négociations pour une reprise des relations diplomatiques et des relations de toutes sortes, parce qu'elles étaient complètement rompues entre ces deux pays. Par exemple, les Chinois m'ont demandé s'il était possible aux Etats-Unis que soit élu un Gouverneur d'un autre parti politique que le Président. J'ai répondu : « Oui, c'est le cas de près de la moitié des Gouverneurs », ce qui les a surpris.

H. Kissinger clandestin
Après une dizaine de rencontres avec eux, les Chinois m'ont dit : « Nous voulons maintenant parler avec H. Kissinger ». Il est venu mais après m'avoir fait comprendre qu'il fallait que son déplacement reste totalement clandestin et que personne ne le sache, y compris du côté des autorités françaises. H. Kissinger arrivait des Etats-Unis en Europe sur une base aérienne militaire du Royaume-Uni et j'allais le chercher avec l'avion dont je bénéficiais alors comme attaché militaire. Habituellement, les Français n'inspectaient pas mon avion et ainsi se sont tenues entre 1970 et 1972 quinze rencontres secrètes, à la Résidence de l'Ambassade de Chine à Neuilly, non loin de Paris. La première rencontre a eu lieu le 19 juillet 1970. Côté chinois, les participants étaient l'Ambassadeur Huang Chen et deux adjoints, Tsao Kuei Sheng et Wei Tung. Côté américain il y avait H. Kissinger et V. Walters.

Le Dr Kissinger est donc quinze fois venu clandestinement en France, ce qui était très difficile pour un personnage qui passait deux fois par jour à la télévision. J'avais une gouvernante à la maison qui me disait : « Je connais ce Monsieur, c'est le Dr Kissinger ». « Non, c'est un général américain, d'origine allemande et israélite, peut être est-il parent. Le Dr Kissinger est ministre, s'il était à Paris il serait chez l'Ambassadeur, pas chez moi ».

H. Kissinger était en même temps en train de négocier avec les Vietnamiens. Question de sécurité j'avais donné dans nos échanges le surnom d'André aux Vietnamien et de Jean aux chinois, parce que c'est la moitié de l'alphabet.

"Il faut demander l'aide du Président Georges Pompidou"
Les négociations ont commencé et se sont déroulées relativement bien, jusqu'à ce que le Pentagone décide de me prendre mon avion, par mesure d'économie. J'ai demandé à Kissinger de le protéger mais il a refusé parce que s'il le protégeait on saurait qu'il s'en servait. J'ai donc perdu l'avion. Comment le faire rentrer en France ? H. Kissinger m'a dit : « Tu peux me faire entrer en France sans que les Français le sachent ? ». J'ai répondu : « Non. Docteur Kissinger, à l'âge de huit ans, j'ai été arrêté à Paris, au Champ de Mars, pour avoir circulé à vélo sans avoir acheté une plaque que l'on achetait dans les bureaux de tabac pour 18 francs. Quarante sept ans plus tard, les Français m'en ont parlé ». « Ah ! … Alors que faisons-nous ? » « La seule manière de s'en sortir c'est de demander l'aide du Président Georges Pompidou ». Je vais voir le Président de la République Française et lui explique la situation. Il nous promet son aide.

A partir de ce moment, H. Kissinger atterrissait sur une base de la force de frappe française, à Bourges. Vu de loin, son avion semblait se confondre avec les avions citernes de la force de frappe, à condition de ne pas voir les symboles américains. Les négociations ont donc repris avec les Chinois.

Un risque d'accident
Un soir, alors que je l'attends à Paris, je reçois un coup de téléphone affolé de son adjoint - devenu plus tard le ministre des Affaires étrangères des Etats-Unis, Alexander Haig - qui me dit : « L'avion de Kissinger est en vol mais il a une panne hydraulique qui rend hors service son système de freinage. Il va falloir qu'il atterrisse sur un terrain qui dispose d'une barrière d'arrêt, comme celle d'un porte-avions ». Il était neuf heures du soir.

Après avoir réfléchi, je vais à pied de l'Ambassade américaine à l'Elysée et je demande à voir le Président G. Pompidou. Heureusement, ayant précédemment accompagné le Président G. Pompidou dans un long voyage aux Etats-Unis, je le connaissais donc mieux qu'un attaché militaire qui, habituellement, n'approche pas le chef de l'Etat. Je lui raconte l'histoire et il téléphone aussitôt à son avion présidentiel basé à Villacoublay. Puis il me dit : « Allez à Villacoublay, mon avion va vous emmener à Francfort, seul terrain disposant d'une barrière adéquate et vous ramènerez H. Kissinger en France, dans mon avion ». Je quitte l'Elysée pour Villacoublay, l'avion présidentiel français décolle à peine une heure après mon départ de l'Elysée. Ce qui est un temps de réaction extraordinairement court pour un avion présidentiel, bien que l'équipage réside à Villacoublay.

Nous arrivons en Allemagne, je monte dans l'avion américain et rencontre Kissinger, affolé, ne sachant pas ce qui se passait. « Nom de Dieu, que je suis content de te voir », m'a t-il dit, avant de me demander « que fait-on maintenant ? ». « Dr Kissinger, retirez vos lunettes, remontez votre col parce qu'il y a ici plein d'américains capables de vous reconnaître ». C'est la première fois de ma vie que j'ai vu un Kissinger doux et obéissant. Il se montre d'habitude volontiers récalcitrant.

"Dites qu'il s'agit d'une femme"
Nous passons dans l'avion français et sur la route de Paris, le pilote me demande de venir le voir dans le cockpit. « Que vais-je dire aux Allemands ? Ils savent que cet avion est celui du Président de la République Française. Sans plan de vol et sans autorisation de survol, celui-ci a pénétré l'espace aérien allemand et atterri à Francfort. Neuf minutes plus tard, il est reparti avec un passager inconnu. Que dois-je leur dire quand ils vont demander une explication ? » « Dites donc qu'il s'agit d'une femme, ils le croiront venant des Français et ils seront discrets », ai-je répondu.

Nous atterrissons à Villacoublay à deux heures du matin. Nous arrivons à Paris par le bois de Meudon et le Dr Kissinger me demande pourquoi je l'emmène par-là au risque de le faire reconnaître, alors qu'il n'y avait pas un chat. Fatigué et irrité, je lui réponds : « Dr Kissinger, pourquoi ne dirigez-vous pas le monde, tout en laissant les détails à mes soins, je connais mieux l'affaire que vous ». « Ah, personne ne me parle de cette façon ! ».

Finalement, il rencontre les Chinois, les visites se multiplient et l'accord se fait pour une visite du Président R. Nixon en Chine.

Entre temps, je rencontre le colonel français de l'avion présidentiel et lui demande : "Les Allemands sont-ils venus ?". "Oui, le lendemain matin, quand je suis arrivé à mon bureau, l'attaché de l'air allemand m'attendait en uniforme pour m'interroger sur cette mission mystérieuse. Je lui ai raconté l'histoire de la femme mais il avait une autre question à propos de la nationalité de la femme en question. J'ai abondé dans son sens et il a été satisfait".

Le voyage du Président Nixon en Chine
Les négociations américano-chinoises sont finalement devenues publiques et le voyage de Nixon a été organisé, en février 1972. Il y a eu des tas de détails à régler, comme la hauteur de l'échelle, la manière de mettre du carburant dans l'avion … mais peu à peu nous sommes passé d'une reconnaissance formelle à une reconnaissance officielle. Finalement, après trois décennies de rupture, les Etats-Unis ont développé des relations diplomatiques normales avec les Chinois. Voilà comment s'est terminé l'absence de relations entre la Chine et les Etats-Unis.

Seul le Président Pompidou en a été informé, quand il n'y a pas eu d'autre possibilité. Mis à part, lui, aucun Français ne m'a encore dit "je savais". Peut-être le Président français l'a-t-il confié à un ministre ou à un conseiller, mais le secret de ces contacts à Paris a été maintenu jusqu'à la fin des négociations.

Finalement, la communication entre les Américains et les Chinois s'est développée parce que les deux parties le recherchaient, par crainte des Soviétiques. Au tournant du millénaire, les relations entre la Chine et les Etats-Unis sont denses.

Voir une carte de la Chine

Les communistes chinois ont soutenu les Vietnamiens durant la guerre et il y a avait des points de friction très nombreux entre les Etats-Unis et la Chine, mais aujourd'hui le seul problème est que nous achetons à la Chine 50 milliards de dollars de plus que nous ne leur vendons. La balance de paiement américaine est donc très défavorable avec la RPC, mais nous avons des relations diplomatiques complètes. Où cela ira, je ne sais pas, il est vrai que la question de Taïwan est assez sérieuse.

Où va la Chine ?
Le plus ancien traité d'alliance des Etats-Unis a été signé avec Taïwan, un an avant à la création de l'OTAN. Nous les avons assurés que nous les défendrions. C'était un régime chinois, pas très démocratique à l'époque mais qui l'est devenu par la suite. Le problème est aujourd'hui compliqué, parce que la République Populaire de Chine revendique Taïwan comme une partie intégrante de la Chine, bien que cela ne l'aie été que peu de temps et voici bien longtemps. Les taïwanais parlent le mandarin et paraissent chinois, mais leur revenu par tête est de 21 000 $ par an, alors qu'il est de 500 dollars par habitant en RPC. Les Taïwanais ne sont donc pas très motivés à l'idée d'intégrer la Chine actuelle, avec un gouvernement qui continue à se déclarer communiste. Taïwan a la deuxième réserve d'or du monde, devant l'Allemagne.

Où va la Chine ? Quelle doit être notre politique vis-à-vis de ce pays ? Ce mouvement communiste peut-il durer avec la liberté de mouvement et la croissante richesse de ce pays ? Il y a aujourd'hui en Chine une liberté de mouvement extraordinaire, une bourse, des investissements privés … En revanche, la persécution religieuse demeure, pour des raisons ataviques. Il faut tâcher de ne jamais être surpris. Il me paraît essentiel que l'Occident formule une politique pour ce que nous ferons s'il y a des changements extrêmement profonds en Chine, comme en Russie.

Vingt ans après ces missions secrètes, je suis allé en Chine et j'ai réservé une cabine sur un bateau qui descend le Yang Tze à travers les gorges. Arrivé dans le bateau, je constate que je ne dispose pas d'une cabine habituelle mais la suite sous le pont du Commandant, avec toute la vue sur l'avant du navire. J'ai dit au capitaine : « Je crois qu'il y a une erreur dans l'allocation de ma cabine ». « Croyez-vous que nous ne savons pas qui vous êtes ? ».

Général V. Walters
Témoignage recueilli par Pierre Verluise, en décembre 2000.
NB: Le général V. Walters est décédé le 10 février 2002

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Posted by / Publié par Khemara Jati
Montréal, Québec
15 december 2007

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